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NE VOUS FIEZ PAS AUX APPARENCES

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Message par LAVEC



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NE VOUS FIEZ PAS AUX APPARENCES ...

C'était un vieux lieutenant-colonel à la démarche un peu lourde, à l'air fatigué, ne portant ni barrette de décorations, ni autre insigne que celui de l'école de sous-officiers où nous servions tous les deux. Il appartenait au service du matériel qui n'était pas encore une arme. Du haut de mes trente ans, je regardais avec un peu de condescendance cet Ancien fatigué, vestige d'une époque révolue, finissant paisiblement une morne carrière technico-administrative.

Comme l'homme était sympathique et ne dédaignait pas, en dépit de son grade et des usages de l'époque, d'engager la conversation avec des officiers subalternes, nous échangeâmes un jour quelques propos. Je lui fis part alors de mon intérêt pour les insignes militaires et lui parlais de ma collection. "J'en ai gardé quelques-uns à titre de souvenirs. Si cela vous intéresse de les voir, passez demain dans mon bureau, je vous montrerai ça". Ce qui fut dit fut fait. Le lendemain, il sortait d'un petit coffret en cuir, un à un, les insignes témoins de son parcours. Le premier qui attira mon attention fut celui de la 75° Compagnie de transmissions aéroportée en argent, unité de la 25° DP en Algérie. Comme je m'étonnais de la présence de cet insigne, il m'expliqua qu'il avait commandé cette unité avant de passer dans le matériel. Silence et regard étonné de ma part ... Nous continuâmes l'examen de la boîte jusqu'au moment où apparut un autre insigne, aussi inattendu que le précédent : celui du "Commando N° 2". Commando de quoi, commando d'où ? Personne n'en savait rien. On ne connaissait cette unité que par un dessin qui circulait parmi les collectionneurs. On présumait qu'il s'agissait d'une fabrication locale d'Indochine, rien de plus. J'avalais ma salive : "Et celui-là, mon colonel ?" "Ah, celui-là, c'est le Commando N° 2 du Laos dans lequel j'étais aspirant à l'époque …"

Un peu étonné que l'on puisse s'intéresser à son parcours, le vieux lieutenant-colonel me raconta alors, en toute simplicité, une aventure des plus étonnantes. Adolescent, il s'était pris de passion pour les transmissions et avait construit un poste à galène. Ses talents lui avaient donné une certaine notoriété parmi les radioamateurs de sa région natale, la Touraine. Après la défaite de 1940, trop jeune pour être mobilisé, il avait repris ses études en attendant la suite. Elle se présenta, en 1942, sous la forme d'un agent de la Résistance qui, informé de ses compétences, vint solliciter ses services. Il accepta sans hésiter. Commença alors un périple inattendu. Un Lysander  vint le récupérer sur un terrain de fortune par une nuit sans lune pour le conduire en Angleterre afin de suivre un stage de formation radio. A l'issue du stage, breveté parachutiste, il rejoignit les SAS (Special Air Service) et effectua deux missions en France occupée. Ce fut pour lui l'occasion de rencontrer sa future épouse, elle-même agent de liaison dans la Résistance et future chevalier de la Légion d'honneur à titre militaire. Début 1945, de retour en Angleterre, il fit partie d'un commando destiné à être parachuté sur les arrières allemands. Quelques jours avant l'opération, un contrordre arriva, changeant radicalement la destination : ce sera Calcutta et la Force 136 mise sur pied par les Britanniques.

L'Indochine française est alors sous l'emprise des Japonais qui, malgré la capitulation du Japon le 15 août, continuent de contrôler certaines régions et surtout mettent sur pied des maquis indépendantistes qu'ils arment "pour chasser l'homme blanc". Les forces françaises, insuffisantes, ne tiennent que les villes. Dans l'attente de renforts de la métropole, seules des actions de commandos sont envisageables pour enrayer la propagation de l'épidémie sur l'ensemble du territoire.  Le Commando N°2 est créé en septembre 1945, à partir du détachement français de la Force 136. Fort d'un effectif de 60 hommes, le commando est placé sous le commandement du capitaine ROUGET de COGLIANO. Il est parachuté au Laos le 10 octobre 1945 en deux sticks sur Nakon-Pahon et Paksé. Sa mission principale est de constituer des maquis pro-français et de créer l'insécurité sur les arrières viets jusqu'à l'arrivée des troupes françaises. Pendant sept mois, le commando, ravitaillé par parachutages, va multiplier les sabotages et les coups de main contre le Vietminh jusqu'à sa relève par la 9ème Division d'infanterie coloniale. Le nombre de partisans armés s'élève alors à 800 hommes qui constitueront plus tard le 1er Bataillon de chasseurs laotiens (BCL). Regroupés à Saïgon pour la dissolution de l'unité en juillet 1946, les survivants du commando font réaliser par un artisan local une trentaine d'insignes dont un exemplaire fut remis à chaque homme.  La symbolique de l'insigne rappelle fortement celui des SAS dont ils sont issus. Trente ans plus tard, grâce aux confidences d'un grand Ancien, l'insigne du Commando N° 2 du Laos peut enfin sortir de l'anonymat.

Inutile de dire qu'à compter de ce jour, mon regard sur l'intéressé n'a plus jamais été le même. Je me suis même senti honteux de mes jugements hâtifs qui, fort heureusement, n'avaient jamais été formulés. Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Quelques mois plus tard, notre lieutenant-colonel a été muté en Arabie saoudite comme chef du détachement de soutien aux matériels français achetés par le Royaume. Dans les jours qui précédèrent son départ, j'eus la surprise de le voir débarquer dans mon bureau. Voyant mon embarras, Il me dit tout simplement : "Je viens vous dire au revoir". Encore plus gêné, je lui expliquai que c'était plutôt à moi d'aller lui rendre visite et que telle était mon intention. "Cela n'a aucune importance" trancha-t-il avant de me serrer vigoureusement la main. Je sentis une piqure au creux de ma paume. Je retirai alors ma main pour y découvrir avec stupéfaction l'insigne du Commando N°2. "C'est mon cadeau de départ. Ne protestez pas, de toute façon, il aurait fini dans un coffre à jouets de mes petits-enfants. Il sera mieux chez vous". Je ne suis pas sûr d'avoir trouvé les mots qu'il fallait pour exprimer toute mon émotion, mais je pense qu'il l'a pleinement ressentie !

Le vieux colonel est parti, je ne l'ai jamais revu, mais son insigne et l'histoire qu'il porte en lui ne m'ont jamais quitté depuis quarante-six ans.
KUPALOV
LAVEC
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